
Il y avait le 18 juin, le 14 juillet et le 25 decembre, pour les deuchistes il y a desormais le 25 aout. La matinee a pourtant commence comme un reve: les collines cultivees en escalier, sortant d'une brume cottoneuse, degradent des verts profonds et degringolent jusqu'a la route ou nous roulons tranquillement. Pekin n'est plus qu'a une semaine, nous avons definitivement quitte la monotonie du desert et la fraicheur qui nous entoure laisse penser que notre esquif vogue maintenant vers un port rassurant. Mais les dieux de la deux chevaux en ont decide autrement.
A la mi-journee, nous croisons d'inquietants poids-lourds de couleur invariablement noire, c'est à dire sortis tout droit d'une de ces dangereuses mines de charbon qui produisent 70% de l'energie du pays mais qui ont aussi tue un quart de million de chinois en 50 ans. Rapidement, nous entrons dans une brume sombre et epaisse dans laquelle il nous faut doubler dangereusement une file ininterrompue de camions arretes. On se dit qu'un habituel peage va surgir du brouillard pour justifier ce trafic. Mais les kilometres defilent et pas de peage, rien que des camions enormes sur une route sinueuse qui maintenant se retrecit. Les depassements sont de plus en plus aleatoires et la pente d'une montage sans sommet ajoute a la difficulte de conduire dans cette ouate grise et poussiereuse qui oblige a se masquer le visage. L'enfer a pris la forme d'une route qui ne nous lache plus. Pas de sortie possible, pas de demi tour envisageable, nous continuons a gagner chaque metre de haute lutte, comprimes entre plusieurs files de camions aux longueurs interminables qui peuvent ecraser notre deuche comme une piece de metal tendre dans un etau. Quand la nuit s'invite dans ce tableau deja lugubre, on en mene plus large et on paierait cher pour etre ailleurs. C'est la que surgissent deux grands yeux bleus au fond d'une deux chevaux beige... Jean Meyer.
Ce n'est pas le souriant psy professeur Tournesol ni le fantasque poete bordelais qui nous fait signe de le suivre mais un berger venu chercher ses brebis, un guide qu'il faut suivre, celui qui SAIT. Sans un mot, Jean demarre, accelere, nous emmene entre les montagnes noires que sont ces camions gigantesques. Il fait l'impensable: il ouvre une route qui n'existe pas. Nous effleurons litteralement les toles. Nous glissons plus que nous roulons. L'enfer devient un jeu, celui de suivre Jean qui fait de l'optimiste au milieu des cargos. Il vogue, il vire, fait marche arriere, investit les espaces libres, passe en force, en finesse, a droite, a gauche, sur la bande d'urgence ou nos roues chevauchent le vide, dans d'improbables contre- allees ou nous traversons des poubelles et manquons renverser des routiers assoupis. C'est une danse macabre, un ballet funebre et Jean Meyer, avec un volant pour baguette, conduit cet opera qu'il ecrit au fur et a mesure, dans l'instant, pour l'eternite de l'instant.
Mais nous ne nous contentons pas de suivre, nous descendons de voiture pour faire bouger les camions quand il n'y pas d'issue, nous prenons la tete qund jean prend une option trop hasardeuse. Mike, encourage par la temerite de Jean, pilote a l'instinct, Renaud harrangue les routiers qui refusent de nous laisser un passage. C'est primitif, sauvage, sans merci. Mais se jouer ainsi de l'apocalypse a quelque chose de jouissif. Le plaisir est la. Et, quand quelques heures plus tard, au sommet de la montagne, nous sommes enfin sortis des flammes noires de l'enfer, il y eut ce sentiment singulier mais pregnant qu'on aurait pu rouler comme ca encore longtemps... jusqu'a la mort.
Dans les minutes qui suivirent, la realite nous rattrapa sous la forme d'un tas de gravier que l'ivresse de l'aventure nous avait masque... Jean decollait le premier, un bon demi metre, puis ce fut nous. Vol pas plane, aterrissage manque, Mike gueulait: c'est casse, c'est casse, c'est casse! On sortait sonnes de nos carcasses, inspections febrilement nos chassis, mais non, rien, rien de rien, il fallait se rendre a l'evidence: le 25 aout 2007, nous etions immortels.